Quand elle se réveilla

Sophie Canal


Sophie Canal (Anthony, 1967) est professeure de philosophie au lycée Franco-Péruvien de Lima depuis 1998. Elle est co-fondatrice du label d’édition indépendant Matalamanga où elle a travaillé comme éditrice de 2005 à 2008. En 2012, elle publie son premier recueil de nouvelles en espagnol Geometrias del deseo (Borrador Editores), en 2016 La Flor Artificial, un roman écrit à quatre mains avec Christiane Félip Vidal (Cocodrilo Ediciones) et en 2023 le roman dystopique Esclavas (Pandemonium Editorial). Ses nouvelles apparaissent dans plusieurs anthologies des Ediciones Altazor, Petroperú, Maquinaciones, Cocodrilo Ediciones et Editorial Pandemonium. Elle écrit des critiques littéraires dans la revue féministe Las Criticas et dans la revue Amazing Stories. Elle fait partie du collectif de futurisme andin et amazonien Qhipa Pacha. Son nouveau roman, ¡No te creo nada, Isy Brown ! est sur le point de paraître à Lima (Luca Pacioli Presenta).


Quand elle se réveilla, était arrivé le jour où elle pouvait sortir de sa tour de Miraflores[1]. Dans le monde intérieur tout était tellement ordonné qu’elle ne savait qu’espérer de l’extérieur. Nettoyer seule la maison de quatre étages, faire les courses, au début, laver le linge, organiser le télétravail, s’occuper du fils, se maintenir attirante, faire des exercices physiques et spirituels, nourrir les liens avec les amis et la famille d’ici et du monde lointain d’oú elle provenait, tout cela n’était plus un problème pour elle. Elle en exerçait le contrôle avec mesures et critères grecs. Elle avait même appris à célébrer les fins de semaine – qui n’étaient plus des fins de semaines- de manière auto suffisante. Elle dansait toute seule, heureuse, sur sa terrasse, avec un verre de bon vin à la main. Elle jouissait sans nul besoin de l’œil d’autrui.

Au cours des longs jours d’isolement, elle avait créé une sorte de jardin d’Epicure à la maison, dont les points d’orgues étaient la création, l’amour et la philosophie, et cela dans un environnement plein de nature.

Elle avait développé l’usage du langage végétal. Elle parlait tous les matins avec ses orchidées et ses aloe vera. Les après-midis, aux heures les plus chaudes, elle consultait sa platycerium coronarium corne de cerf et son bananier pour obtenir des conseils selvatiques. Et au coucher du soleil, elle écoutait avec délice, craquer ses laitues romaines.

Pendant le confinement, d’étranges plantes étaient apparues sur sa terrasse. D’autres, déjà présentes, avaient poussé de manière surdimensionnée. Il y avait un aguaymanto qui devait bien mesurer vingt mètres de long et courait maintenant jusqu’au trottoir d’en face. La  Synadenium grantii Hook, communément appelée “plante de la vie” que lui avait offerte en pousse sa femme de ménage, avant de disparaitre dans son quartier lointain pour s’enfermer elle aussi, était devenue un arbre dont la sève soignait maintenant les maladies terminales. Et un colibri arc en ciel à visage de femme aux yeux clairs, apparaissait et voletait en cercle autour d’elle à l’heure du déjeuner, toujours ponctuel. La nuit, le rituel consistait à monter sur les hauteurs de sa maison pour converser avec la lune. Elle se rechargeait de son énergie, comme de celle d’une batterie. A présent, elle mesurait le temps en lunes. Elle disait à son fils, “à la pleine lune, tu me rendras ton exercice de math!”, “ pour la lune rouge, tu m’écriras un résumé de Paco Yunque de Vallejo!”, etc. Et dans ses moments de repos, elle rêvait des histoires qu’elle écrirait le jour suivant.

Que lui manquait-il donc? Cela faisait un cycle de lune qu’elle ne sortait plus. Ni pour faire ses courses. Elle se nourrissait de ses plantes et de ses graines, chassait le cafard pour ses protéines. Elle avait tout à la maison.

Elle fit donc le premier pas au dehors avec une certaine appréhension. C’était déjà midi, mais la rue Tacna était encore déserte. Il semblait que rien n’avait changé. Le même silence urbain alentour, les oiseaux qui chantaient dans les arbres. Pas un enfant revenant aux classes du collège Villa Maria qui se trouvait en face de chez elle. Absence manifeste de parents d’élèves bloquant la rue deux fois par jours. La végétation, ça oui, paraissait beaucoup plus dense. Elle devint plus inquiétante à mesure qu’elle avançait sur l’avenue Arequipa, vers ce qui, un jour, avait été le parc Kennedy. Et au niveau du croisement avec l’avenue Angamos, c’était maintenant une forêt inextricable.

Subitement, elle se sentit observée. Mille yeux brillaient dans les arbres. Grâce à sa maîtrise des arts martiaux, elle eut le bon réflexe en entamant un triple saut véloce : une minute trop tard, et la dévorait la horde de félins affamés qui continuait à surgir des jacarandas. Parmi eux, elle reconnut avec difficulté, sa chatte disparue.


[1] Nouvelle publiée en espagnol dans l’Anthologie “El día que regresamos”, Pandemonium Editorial, Lima, Pérou, 2020, et en version bilingue (Anglais-espagnol) dans l’Anthologie “Qhipa Pacha”, Pandemonium Editorial, Lima 2024. Traduction française par l’autrice. Manifeste Qhipa Pacha version francaise: https://qhipapacha2022.blogspot.com/2022/02/manifeste.html